Mayotte, dernier département français créé, est également le plus pauvre avec plus des deux tiers de la population sous le seuil de pauvreté. Il fait face à une pénurie d’eau extrême avec des conséquences graves pour la population. Cette situation chronique est arrivée à son paroxysme avec le cyclone Chido qui a dévasté le territoire le 14 décembre 2024, tuant 40 personnes (selon les chiffres officiels) et détruisant la quasi-totalité de l’habitat.
Avant décembre 2024, Mayotte faisait déjà face à une pénurie d’eau quasi-permanente : les sécheresses se succèdent depuis près de 20 ans et ont été particulièrement marquées en 2022-2023 — années ayant connu les plus faibles précipitations depuis 60 ans. Ces sécheresses conduisent à renforcer les tours d’eau (organisation de coupures d’eau par quartier selon un planning fixé à l’avance) déjà réguliers depuis plusieurs années, avec, au plus fort de la crise, des coupures d’eau quotidiennes. A la veille du cyclone, l’accès à l’eau était ainsi déjà largement discontinu, avec 30 heures de coupure. Le retour de l’eau après les coupures n’est pas forcément de bonne qualité, ce qui rallonge la durée pendant laquelle l’eau potable n’est pas accessible.
Les difficultés d’accès ne se limitent pas à la quantité d’eau : elles sont aussi liées à l’infrastructure, au réseau de distribution et à la couverture inégale du territoire, en particulier dans les quartiers précaires ou informels. 29 % des habitations ne sont pas raccordées à l’eau courante et 80 % de la population n’a pas accès à un assainissement suffisant, ce qui a des impacts sur sa santé et sur l'environnement. Les habitants, déjà dans une situation de grande précarité, doivent s’approvisionner en bouteilles d’eau avec des stocks limités ou utiliser de l’eau non traitée ou des bornes fontaines « monétiques » payantes. Au-delà de la qualité de l’eau, ces déplacements quotidiens peuvent mettre en péril la sécurité des personnes, notamment des enfants (chutes, blessures, agressions…). La peur du contrôle par les services de police contraint le déplacement des personnes en situation irrégulière, ce qui renforce leur manque d’accès à l’eau. Les ONG ont également constaté que les militants anti-immigration ont utilisé la crise de l’eau pour justifier les opérations de “décasage”.
Les conséquences sanitaires du manque d’eau et d’hygiène sont majeures, avec des épidémies de maladies dites hydriques (123 cas de typhoïde en 2023 ; 221 de choléra en 2024 selon l’Institut Pasteur) et des diarrhées devenues courantes. Depuis plusieurs années, les interventions dans le domaine de l’eau, l’hygiène et l’assainissement à Mayotte reposent largement sur l’engagement des associations locales pour répondre aux besoins exprimés par les populations et combler en partie les manquements des collectivités et de l’État.
Le passage du cyclone Chido a rendu l’accès à une eau sécurisée quasi-impossible pour une partie importante de la population, renforçant d’autant plus les risques sanitaires dans un contexte post-cyclonique favorable à la prolifération de maladies vectorielles, notamment pour les personnes qui ont été blessées pendant et après le cyclone lors de la reconstruction de l'île.
Si l’action des ONG a permis de restaurer en urgence l’accès à l’eau et aux services d’hygiène pour des milliers de familles après Chido, elle s’est heurtée à des obstacles logistiques et institutionnels, liés à la fragilité des réseaux, à l’absence de coordination systématique avec les services publics, et à l’insuffisance de plans d’urgence préexistants.
Chido n’a pas créé la crise, mais l’a révélée et amplifiée, mettant en évidence des problèmes structurels. Depuis plus d’un an, tous les acteurs de la société civile, des services publics territoriaux et de l’Etat travaillent de concert à “la reconstruction” de Mayotte. Les investissements pour l’eau et l’assainissement sont estimés à plusieurs centaines de millions d’euros, sur un territoire contraint par une économie insulaire et un déficit d’ingénierie. Mais peut-on réellement parler de reconstruction lorsque la situation avant destruction était désastreuse d’un point de vue humanitaire pour la majorité de la population ? Si la situation post-Chido s’explique par un événement majeur qui a atteint un territoire fragilisé, la situation avant le cyclone est l’héritage d’une histoire très spécifique en France.
Les difficultés d'accès à l’eau dans les territoires dits ultramarins ne se limitent pas à des aspects techniques et réglementaires. La période coloniale a imposé un modèle économique, administratif et social inégalitaire reposant sur l’esclavagisme et l’exploitation de la terre et des corps au bénéfice de la Métropole. Malgré les départementalisations, ces territoires souffrent toujours d’une structure sociale et économique très inégalitaire avec des “retards” dans l'ensemble des services publics, dont celui de la gestion de l’eau.
En réalité, il s’agit moins d’un “retard” que d’une manifestation du continuum colonial, c’est-à-dire la perpétuation d’arrangements institutionnels structurant les modes de penser, de faire, de décider, de prioriser et d'agir des politiques publiques, émanant du système administratif instauré lors de la colonisation.
Ce continuum est particulièrement visible pour les inégalités d’accès à l’eau. Alors que ces territoires souffrent régulièrement d’absence complète de service d’eau ou de coupures d’eau, les politiques agricoles continuent de favoriser les plantations coloniales historiques (canne à sucre à La Réunion, banane aux Antilles), très consommatrices d’eau et d’intrants.
La gestion de l’eau est calquée sur le modèle juridique français et demeure fortement inadaptée aux territoires. Il y a peu d’efforts d’adaptation, sauf approche dérogatoire ou exceptionnelle : c’est ce qui a rendu possible une utilisation prolongée des pesticides par rapport à l’Hexagone à plusieurs reprises (épandage aérien en Guyane, à La Réunion, en Martinique et en Guadeloupe ; chlordécone en Martinique et en Guadeloupe, etc.) et l’exclusion des territoires ultramarins dans des textes juridiques importants (loi sur l’eau de 1964, Charte Sociale Européenne, etc.). Ainsi, les normes sur l’eau potable se soucient peu de l'acceptabilité des modes de distribution pour les populations et de l’exclusion d’usages traditionnels ou séculaires comme l’utilisation des puits à Saint-Georges (Guyane) ou la gestion autonome à Mafate (La Réunion) ou Kaw (Guyane).
Le modèle français est basé sur deux principes : le paradigme du “tout réseau” et “l’eau paie l’eau”. L’application de ce modèle a entrainé jusqu’en 2022 l'exclusion de certaines parties des territoires ultramarins de la distribution d’eau potable, là où la mise en place du réseau mettait en danger l’équilibre budgétaire du service, et a conduit à l’invisibilisation des formes locales de gestion de l’eau.
La population est appelée à l’exemplarité en limitant sa consommation d’eau. Cet effort de sobriété s’ajoute à l’effort économique subi par des abonnés précarisés, obligés de payer une facture d’eau qui renforce leur précarité financière. Dans certains cas, notamment à Mayotte, cet effort crée une situation où la violence est exacerbée, certains utilisant le non-accès à l’eau dans les habitations informelles comme prétexte pour détruire ces habitations.
Identifier les héritages institutionnels de la période coloniale sur les politiques de l’eau permet de les repenser pour les adapter aux besoins et réalités des habitants, et de remettre en question l’idée que les territoires ultramarins seraient “en retard”, idée qui conduit à des approches développementalistes, voire misérabilistes, en continuité avec l’approche civilisatrice coloniale.
Penser l’accès à l’eau depuis, pour et par les Outre-mer, c’est revenir aux fondements du service public : permettre à chaque habitant d’accéder à de l’eau sécurisée en continu, de façon adaptée à ses modes de vie. C’est réinscrire la pluralité des dispositifs techniques d’accès à l’eau (puits, stations, captages etc…) au regard des caractéristiques géographiques et culturelles des espaces dans lesquels ils s’inscrivent. C’est refonder l’accès à l’eau comme un préalable à la réalisation des droits humains en intégrant de fait les pratiques, les usages et les représentations.
Solidarités International, Chido, 1 an après. Bilan de la réponse d'urgence en eau, hygiène et assainissement, 2025, https://urls.fr/MqZLEF.
Cyril Castelliti, Louis Witter, À Mayotte, les militants anti-immigration surfent sur la crise de l'eau, Reporterre, 2023, https://urls.fr/iQ394k.
Oméya Desmazes, Revendiquer un accès continu à l'eau potable au sein d'espaces négociés : le cas des collectifs citoyens en Martinique, Études caribéennes, 59, 2024, https://urls.fr/ZN_48m.
Camille Bouko-Levy et al., Les Outre-mer surexposés aux pesticides, Atlas des Pesticides, 2023, pp. 58-59, https://urls.fr/WX-zLO.
Maëlle Nicault et al., Pour un droit à l'eau effectif dans les Départements et Régions d'Outre-Mer : Interroger les modes de gestion de l'eau potable, Revue d'Économie Régionale & Urbaine, 2025, pp. 357-375, https://urls.fr/rSVVmC.
Solidarités International, Accès à l'eau potable à Mayotte : sources d'approvisionnement et barrières d'accès, 2025, https://urls.fr/loSQsG.